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Exorde

Ce blog aborde des thèmes divers en les analysant principalement à l’aide des modèles de l’ennéagramme et de la spirale dynamique. Si nécessaire, vous pouvez les découvrir en lisant nos ouvrages :

Couverture du “Grand Livre de l’Ennéagramme” (3e édition)    Couverture de “Comprendre et gérer les types de personnalité (3e édition)”    Couverture de “La Spirale Dynamique (5e édition)”
Cliquer sur une couverture pour plus d'informations

Le consentement sexuel, une illusion de la transparence ?

« Oui » et « non » écrits à la craie sur un tableau noirLes violences sexuelles faites à des femmes font une fois de plus l’actualité, avec au centre des oppositions le thème du consentement. Théoriquement, la notion est simple et semble évidente. Pratiquement, c’est une tout autre histoire. Pour alimenter ma réflexion, j’ai étudié l’analyse qu’en a faite la philosophe espagnole Clara Serra et j’espère qu’elle vous sera utile.


Apparue avec le vMème ORANGE, la « liberté sexuelle » a placé la volonté individuelle au centre du droit. Cependant, deux manières de l’exprimer s’affrontent :

  • Voie négative, soit « Non, c’est non » – L’absence de consentement est alors prouvée par les circonstances (force, menace, inconscience). L’objectif est d’identifier des limites infranchissables et de respecter le refus.
  • Voie positive, soit « Seul un oui est un oui » – Une affirmation explicite (souvent verbale) est exigée pour légitimer l’acte. Le but est d’établir une clarté contractuelle totale avant toute interaction sexuelle.

Aucune de ces deux approches n’est totalement applicable. Clara Serra cite à ce propos une affaire espagnole « la Manada » où une jeune fille a été contrainte par cinq hommes et où l’état de terreur et de sidération dans lequel était la victime ne lui permettait pas d’émettre un « non » ; elle aborde aussi l’affaire française des viols de Mazan où l’état de soumission chimique et d’inconscience de Gisèle Pelicot invalide d’emblée toute possibilité de consentement, rendant caduque la question de savoir si un « oui » a été prononcé ou non.


La formulation de l’approche positive est essentiellement une conséquence des Sex Wars américaines des années 1980 et des théories de Catharine MacKinnon sur le féminisme de la domination : dans un monde patriarcal, le pouvoir masculin est systématiquement assimilé à la force ou à la violence, et le consentement est une « fiction libérale » car les femmes, structurellement dominées, n’auraient jamais réellement la capacité de dire non. Cette vision tend à invalider le consentement des femmes en les traitant comme des sujets incapables de décider pour elles-mêmes : « Si nous ne sommes pas libres de dire non, pourquoi aurions-nous la liberté de dire oui ? »


À l’opposé, des penseuses comme Judith Butler plaident pour une contextualisation de la sexualité. Il s’agit de distinguer d’une part les inégalités structurelles de pouvoir qui doivent être combattues par la politique, l’éducation et l’économie, et d’autre part la violence ou l’intimidation spécifique qui relèvent du droit pénal. Les théories américaines du sexe tendent à effacer cette distinction, transformant toute asymétrie (âge, statut social, alcool) en un crime sexuel automatique.


Le discours dominant actuel, soutenu par des institutions comme l’ONU, promeut un idéal de transparence absolue où « il n’y a pas de zones floues ». Clara Serra critique vertement cette vision néolibérale qui traite les individus comme des homo economicus capables de verbaliser parfaitement leurs désirs et lui oppose :

  • L’opacité du désir : le désir est souvent inconscient, contradictoire et exploratoire. On ne sait pas toujours ce que l’on veut avant d’agir. Il existe un droit à l’erreur et à l’exploration qui devient impossible s’il y a risque de finir devant un juge.
  • Le droit au silence et à l’exploration : en exigeant un « oui » explicite avant chaque geste, le droit risque d’interdire l’exploration sexuelle, qui repose nécessairement sur une part d’incertitude et de risque mutuel.

Une distinction fondamentale doit être opérée entre la volonté qui est du ressort du droit pénal et le désir qui relève de l’éthique et de l’amour. On peut consentir à un acte sans le désirer (par exemple, pour gagner de l’argent ou par complaisance). On peut désirer un acte tout en refusant d’y consentir (c’est le cas de nombreux fantasmes). La justice doit chercher si l’agresseur a détruit les conditions de possibilité du refus, plutôt que de chercher un mot magique.


Vouloir que la loi exige un « consentement enthousiaste » revient à autoriser l’État à juger de la « qualité » ou de la « vertu » du désir féminin. Clara Serra met en garde contre l’utilisation du code pénal comme principal outil de transformation sociale. Inspirée par les travaux d’Aya Gruber et Loïc Wacquant, elle identifie plusieurs risques liés à la dérive punitive :

  • Incarcération de masse : le féminisme risque de devenir un « soldat » du système carcéral néolibéral, qui cible prioritairement les populations les plus vulnérables.
  • Élargissement du champ délictuel : des comportements relevant de la grossièreté ou de conflits interpersonnels (comme toucher les fesses dans une discothèque) sont désormais requalifiés en agressions sexuelles graves, avec des conséquences disproportionnées.
  • Droit pénal pédagogique : utiliser la prison pour « éduquer » la société est une dérive dangereuse qui masque le recul des politiques sociales et éducatives réelles.

Clara Serra conclut en affirmant que le consentement doit être défendu comme un outil juridique précaire, absolu et nécessaire pour délimiter la violence mais qui ne doit pas devenir un instrument de contrôle total sur la vie sexuelle :

  • La liberté sexuelle nécessite de préserver la validité du « non » comme celle du « oui ».
  • L’éthique de la sexualité doit rester un espace indépendant du droit pénal, où la blessure, le trauma ou le désamour peuvent être reconnus sans nécessairement passer par la case judiciaire. Il existe des blessures qui ne sont pas des délits et qui ne doivent pas être ignorées. En s’appuyant sur les travaux de Clotilde Leguil, Clara Serra suggère que la parole et l’écoute sociale peuvent offrir une reconnaissance de la souffrance que le tribunal, avec sa logique binaire est incapable d’apporter.
  • Le défi politique consiste à combattre les inégalités matérielles qui entravent la liberté réelle des femmes, sans pour autant sacrifier leur statut d’adultes responsables assumant l’opacité de leurs propres désirs.

Laissons à Clara Serra les derniers mots :

Nous avons le droit d’explorer, de douter, et de ne pas savoir ce que nous voulons.
Nous avons le droit de nous tromper.
Et nous avons le droit absolu de ne pas être agressées.


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Source : Clara Serra. La Doctrine du consentement. Paris (France), La Fabrique, 2025.
Crédit image : l’illustration en tête de cet article a été créée par l’intelligence artificielle ChatGPT.

L’île pionnière

Autoportrait d’Audrey TangEn octobre 1949, la république populaire de Chine a été proclamée à Pékin par Mao Zedong et le Parti communiste chinois. Tchang Kaï-chek, les principaux dirigeants du Kuomintang et environ deux millions de personnes quittèrent alors la Chine continentale pour s’installer sur l’île de Taïwan où ils créèrent la république de Chine et instaurèrent un régime dictatorial : proclamée le 19 mai 1949, la loi martiale ne sera levée que le 17 octobre 1987. Taïwan est donc une démocratie récente caractérisée par une société civile très active, une forte culture numérique et une défiance envers les procédures représentatives classiques. Cette convergence entre culture technologique et activisme civique a permis à Taïwan de concevoir et expérimenter des modes de gouvernance collaborative


La création de g0v


En 2012, une communauté de hackers citoyens taïwanais crée le site g0v (prononcé « gov‑zéro ») dont la mission est d’utiliser les outils de l’open source pour rendre l’action publique plus transparente, lisible et amendable. Le principe central de g0v est celui du fork, hérité du logiciel libre : les hackers créent une version alternative modifiable du site gouvernemental gov.tw pour montrer comment il pourrait mieux fonctionner.


Par exemple en 2013, g0v a créé un jeu en ligne pour numériser et rendre accessibles des dossiers budgétaires de l’État qui n’existaient que sur papier : 9 700 volontaires ont numérisé 30 000 textes en seulement 24 heures, chaque tâche ne prenant que cinq secondes.


Cette action illustre parfaitement la règle des 3 F que les activistes sociaux de Taïwan considèrent comme indispensable à la motivation d’agir et à son maintien dans la durée :

  • Rapide (Fast) – Les boucles de rétroaction doivent être courtes. Un citoyen qui voit son idée intégrée en quelques jours reste engagé. La lenteur tue la participation.
  • Équitable (Fair) – Toute personne le désirant peut participer au processus et personne ne doit pouvoir l’entraver. Notamment, il est important d’appliquer le principe de subsidiarité en incluant ceux qui sont « les plus proches de la douleur ».
  • Ludique (Fun) – Utiliser des mécaniques de jeu (badges, barres de progression, etc.) permet de transformer le devoir civique en une expérience amusante et énergisante plutôt qu’épuisante.

Ces trois principes sont interdépendants :

  • Rapide + Équitable (sans le Ludique) : le système est efficace mais personne ne vient car c’est trop austère.
  • Rapide + Ludique (sans l’Équitable) : cela devient de la manipulation ou une illusion de participation.
  • Équitable + Ludique (sans le Rapide) : les gens finissent par abandonner car ils attendent trop longtemps les résultats.

Regroupés, les 3 F permettent un engagement massif et forment ce que les Taïwanais appellent la « Triple hélice ».


Pol.is au service de la démocratie participative


En réaction à un accord commercial opaque avec la Chine, des étudiants ont occupé le Parlement taïwanais pendant 24 jours, du 18 mars au 10 avril 2014 ; c’est le Mouvement des tournesols★a. À cette occasion, ils ont mis en place une « auto-organisation dirigée » et ont démontré qu’ils pouvaient gérer une infrastructure délibérative transparente (livestreams, forums, documents collaboratifs) plus efficacement que le gouvernement.


Lancé après le Mouvement des tournesols, vTaiwan est un processus de consultation hybride, associant interactions en ligne, réunions physiques, expertise, administration et société civile. Le site officiel de vTaiwan le présente comme un espace participant, dynamique et décentralisé, articulant plusieurs points d’entrée : pages communautaires, plateformes de communication collaborative, site en chinois, réunions en ligne hebdomadaires et marathons de programmation occasionnels.


La méthode vTaiwan repose sur plusieurs étapes :

  1. Identification et cadrage du problème ;
  2. Ouverture d’une discussion publique ou semi-structurée ;
  3. Utilisation d’outils numériques de cartographie des opinions ;
  4. Réunions avec les parties prenantes ;
  5. Formulation de recommandations ou de consensus ;
  6. Transmission ou intégration possible dans l’action publique.

L’élément méthodologique central est l’usage, au point 3, de Pol.is, qui ne fonctionne pas comme un forum classique. Les participants soumettent des énoncés, votent sur ceux proposés par d’autres, et l’outil visualise des groupes d’opinion tout en faisant émerger les propositions transversales. L’objectif permet de produire du « consensus approximatif », ce qui signifie qu’on a identifié des formulations, des principes ou des compromis que des groupes opposés peuvent accepter comme base d’action. C’est un consensus par convergence repérée.


vTaiwan revendique un taux de réussite de plus de 80 % en transformant des questions litigieuses (comme l’euthanasie ou la vente d’alcool en ligne) en recommandations consensuelles.


Mural dans la ville de Táinán à Taïwan
Mural dans la ville de Táinán à Taïwan (2017)


L’intégration institutionnelle


Contrairement à d’autres nations, Taïwan a invité les contestataires à rejoindre le gouvernement.


En 2015, le National Development Council a lancé la plate-forme Join, un hub gouvernemental de participation qui reçoit environ 10 millions de contributions chaque année. Join est surtout connu pour sa fonction de pétition : toute personne légalement enregistrée à Taïwan peut y déposer une proposition ; lorsqu’une proposition atteint au moins 5 000 soutiens, les agences gouvernementales compétentes doivent l’examiner et fournir une réponse motivée.


Audrey Tang est une programmeuse autodidacte ayant quitté l’école à 14 ans★b. Elle a contribué à de nombreux projets internationaux en open source, puis est devenue une figure de proue de g0v, du Mouvement des Tournesols et du projet vTaiwan. Elle se définit philosophiquement comme une « anarchiste conservatrice » : anarchiste car elle rejette la coercition descendante au profit de l’auto-organisation, et conservatrice car elle souhaite préserver les espaces communs, les relations et la confiance qui rendent la société possible. En 2016, elle est entrée au gouvernement comme ministre sans portefeuille chargée du numérique, puis est devenue ministre des Affaires numériques. Elle agit comme une « traductrice institutionnelle » entre la culture hacker et la bureaucratie. Quand on lui a demandé de définir sa fonction, elle a répondu par ce poème :

Quand on nous dit “Internet des objets”, créons l’Internet des êtres.
Quand on nous dit “réalité virtuelle”, créons une réalité partagée.
Quand on nous dit “apprentissage automatique”, créons un apprentissage collaboratif.
Quand on nous dit “expérience utilisateur”, créons une expérience humaine.
Chaque fois que nous entendons dire “la singularité est proche”, rappelons-nous toujours que la ⿻ pluralité est déjà là.


Son action gouvernementale repose sur deux principes :

  • Transparence radicale – Les réunions, les arbitrages, les discussions et les données doivent être autant que possible documentés, ouverts et réutilisables. C’est une technique institutionnelle plus qu’une posture idéologique : si les citoyens peuvent voir comment les décisions se fabriquent, ils peuvent intervenir plus tôt, corriger, proposer, contester, améliorer. La démocratie n’est donc plus seulement conçue comme un moment électoral, mais comme un processus continu de coproduction publique.
  • Confiance – Elle doit précéder la participation : le gouvernement doit d’abord faire confiance aux citoyens en leur donnant un pouvoir d’agenda ; ensuite seulement, les citoyens peuvent faire fonctionner la démocratie. Notamment, le gouvernement s’engage à l’avance à mettre en œuvre les recommandations issues d’un consensus clair, ce qui prouve aux citoyens que leur temps n’est pas gaspillé.

Les sherpas de la participation


Audrey Tang a mis en place au sein du gouvernement taïwanais un corps de fonctionnaires, les Participation Officers (PO). Leur mission est de faciliter l’ouverture de l’élaboration des politiques publiques et de coordonner l’action entre les différents ministères. Chaque ministère taïwanais a l’obligation de nommer au moins un PO. Ceux-ci agissent comme des connecteurs entre les différentes agences gouvernementales et entre les citoyens et le gouvernement. Ils incarnent le principe « Experts on tap, not on top » (experts à disposition, pas aux commandes), ce qui signifie qu’ils apportent leur savoir-faire technique pour informer les débats sans pour autant dicter les décisions finales.


Leur travail s’articule autour de trois phases majeures d’un processus délibératif (comme vTaiwan ou Join) :

  1. Préparation (1 à 3 mois) – Avant même le début d’une délibération, les PO mènent des entretiens approfondis avec les parties prenantes (experts, citoyens, opposants), effectuent des recherches et structurent la manière dont la consultation va se dérouler.
  2. Facilitation – Les PO suivent les discussions sur des outils comme Pol.is pour identifier les « idées passerelles » qui font consensus entre des groupes opposés. Lors des ateliers, ils s’assurent que les voix les plus discrètes sont entendues et que l’énergie reste concentrée sur la recherche de solutions et ne tourne pas au conflit.
  3. Mise en œuvre et suivi – Une fois un consensus approximatif atteint, les PO rédigent un rapport et traduisent les recommandations citoyennes en réglementations juridiques contraignantes. Ils coordonnent leur application entre les ministères concernés.

Enfin, les PO disposent d’un pouvoir d’initiative : ils peuvent eux-mêmes proposer des sujets de délibération lorsqu’ils identifient des processus inefficaces ou des problèmes de coordination interne au sein de l’administration. Ils se voient souvent comme des « serviteurs des serviteurs publics », aidant leurs collègues à naviguer dans la bureaucratie pour faire avancer l’innovation.


Bilan


Le modèle démocratique de Taïwan issu des communautés de hackers citoyens représente une transition fondamentale de la démocratie représentative passive vers une démocratie délibérative active. Né d’une méfiance profonde envers le gouvernement (9 % de confiance en 2014), ce système a réussi à transformer la gouvernance en un processus itératif, transparent et inclusif, atteignant des sommets de confiance de 90 % pendant la pandémie de la Covid‑19★c.


Il présente néanmoins certaines limites :

  • Représentativité – Les dispositifs ouverts ne garantissent pas que les participants reflètent sociologiquement l’ensemble de la population ; les publics actifs sur des plateformes civiques sont souvent plus jeunes, plus éduqués, plus numériquement compétents ou plus politisés que la moyenne.
  • Sélection des sujets – vTaiwan a surtout été mobilisé sur des questions techniques, numériques ou réglementaires. Cela ne permet pas de conclure que la méthode serait aussi efficace pour des conflits identitaires, des choix militaires, des redistributions fiscales ou des réformes sociales fortement polarisées.

De plus, l’image internationale d’Audrey Tang ne doit pas conduire à surestimer le rôle d’une figure individuelle.


Le cas taïwanais n’autorise donc ni l’enthousiasme naïf ni le scepticisme de principe. Il montre que les outils numériques peuvent renforcer la démocratie à certaines conditions : ouverture des données, transparence réelle, interfaces administratives, culture civique forte, méthodes antipolarisation et capacité à transformer les contributions en décisions. Si elles sont remplies, ces technologies peuvent devenir de véritables infrastructures démocratiques.


P.-S. : pour les amateurs de sociocratie, l’approche taïwanaise de la démocratie interpelle. La sociocratie est vraisemblablement connue des hackers civiques taïwanais mais ils n’y font jamais allusion. Je voudrais donc faire un bref parallèle entre les deux approches.
Ce qui est commun : la transparence radicale et la confiance construite sur le pré-engagement à appliquer les solutions trouvées.
Ce qui est proche : les recherches d’une forme de consensus. Le consensus approximatif est exploratoire : il cartographie les accords possibles dans un public large, souvent hétérogène, sans que tous les participants soient coresponsables de la mise en œuvre ; il cherche ce qui peut rassembler assez largement pour agir. Le consentement sociocratique est procédural et exigeant : il se déploie dans un cercle ou une organisation où les membres sont liés par un objectif commun et devront vivre avec la décision ; il cherche ce qui ne rencontre plus d’objection assez forte pour empêcher d’agir.
Ce qui est différent : la règle des 3 F. La sociocratie est équitable mais elle n’est ni rapide ni ludique. Cela explique sans doute pourquoi il est souvent constaté une érosion de la participation aux cercles après quelques années ; ainsi dans Endenburg Elektrotechniek, l’entreprise qui l’a vue naître, il a fallu réinstaller complètement la sociocratie une dizaine d’années après sa première implantation.
Gerard Endenburg a créé la sociocratie en 1970. Nous étions alors au début de la pensée dominée par le vMème JAUNE mais 56 ans plus tard, l’environnement a profondément changé : la technologie a évolué (micro-informatique, Internet, smartphones, intelligence artificielle) et la société s’est transformée (montée de l’individualisme, problématique de l’attention). La sociocratie a besoin d’évoluer pour intégrer ces mutations et a donc beaucoup de choses à apprendre de l’expérience taïwanaise.


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★a – Connue à son démarrage sous le nom de Mouvement 318, cette opération de protestation est devenue le Mouvement des tournesols après qu’un fleuriste ait offert aux manifestants un millier de tournesols, fleur qui est un symbole d’espoir à Taïwan. []
★b – Audrey Tang est une zélatrice de l’autodidaxie (acquisition de connaissances et de compétences de manière indépendante, sans éducation formelle ni leçons structurées) comme seul moyen aujourd’hui d’avoir une formation rapide, actualisée et adaptée aux capacités de l’apprenant. []
★c – Le modèle taïwanais a fonctionné très efficacement durant la pandémie. L’exemple le plus connu est celui des cartes de disponibilité des masques : l’État rendait disponibles les données des points de distribution et les programmeurs de g0v créaient des applications d’information en temps réel qui permettaient aux citoyens de savoir où trouver des masques. Ce cas est intéressant parce qu’il montre une autre dimension de la démocratie participative : elle ne consiste pas toujours à débattre longuement. Elle peut aussi consister à ouvrir des données, coordonner des intelligences distribuées, et produire rapidement des solutions publiques fiables. []
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Source 1 : Martin Rausch, Tom Atlee & Jenna Buechy. Finding Light Through the Cracks: Reinventing Democracy with Audrey Tang. Eugene (Oregon), Co-Intelligence Institute, 2026.
Source 2 : Émily Frenkiel, « Hacker la démocratie taïwanaise : Audrey Tang et la réinvention de la politique ». Participations, N° 17, p. 121-153, 2017.
Crédit image : « Portrait d’Audrey Tang », Flickr.com, domaine public.

Apologie d’un vMème

Jeune femme assisse contre un mur et tenant son smartphoneTania de Montaigne a été victime d’un cyberharcèlement particulièrement violent. Femme de lettres fidèle à son patronyme, elle a tiré de cette très douloureuse expérience un essai qui s’intègre parfaitement dans le modèle de spirale dynamique.


Après avoir décrit son vécu face à la violence subie, Tania dresse un constat que je partage totalement : « Si l’on admet que ça n’est pas le réseau qui a fait l’Homme mais que c’est bien l’Homme qui a créé et alimente les réseaux, c’est que quelque chose de nous-mêmes doit être réfléchi. […] Regarder ces objets sans se regarder soi-même, n’est-ce pas regarder le doigt sans regarder la lune ? »


La source du problème est dans la compétitivité d’un ORANGE malsain : « Être la meilleure, être le plus fort, être la plus belle, faire la preuve que nous “valons” le coup, voilà ce qui nous est continuellement demandé. » Cette exigence alimente l’avidité du vMème :

Se croire tenu de devoir prouver qu’on est l’extra-ordinaire est l’un des moteurs économiques les plus efficaces et les plus rentables. Chacun rêve d’être remarquable, étincelant, flamboyant. Et chacun en paye le prix, pensant ainsi se garantir une place dans ce monde.
En crèmes miracles.
En chirurgie.
En régimes.
En coach.
En gourous.
En musculation.
En blanchiment de peau, de dents.
En défrisage.
En lissage.
En botox.
En antidépresseurs.
En alcool.
En drogue.
En insatisfaction chronique.
En détestation de soi.
En désespoir.
En dépression.
En burn-out.
Chacun paye.
Parfois de sa vie même.
Cette tyrannie de l’extra-ordinaire, cette économie de la merveille génère chaque année des millions de milliards. De l’industrie cosmétique aux réseaux sociaux, des entreprises pharmaceutiques aux secteurs du « bien-être » ou du « développement personnel », tout repose sur cette course à la valorisation et à la validation.


Pour alimenter la machine à cash, cet objectif doit rester inatteignable, alors « en attendant de parvenir à l’extra-ordinaire, il ne reste plus à chacun qu’à se noyer dans une impuissance morbide qui n’a que la haine comme recours. » Ça tombe bien : « La violence est rentable, la haine est monnayable, elles se nourrissent l’une de l’autre. »


« Et s’il était temps d’être En Vie ? » « Et s’il n’y avait pas d’échelle ? La question d’être au-dessus ou en dessous n’aurait donc aucun sens. Être En Vie c’est sortir de ce dessus-dessous, pour être dans l’Avec. » Et n’avons-nous pas au fond de nous — c’est le titre de l’essai — « un violent désir de chaleur humaine » ?


Pour atteindre ce retournement émotionnel, il s’agit de renoncer à l’hubris d’un mauvais ORANGE et de

solder ces fantasmes d’exceptionnel, de spectaculaire, d’en finir avec la tyrannie de la merveille, d’assumer d’être résolument
ordinaire,
profondément banal,
ni puissante,
ni utile,
ni génial,
ni sublime,
ni une perle rare,
ni un diamant,
ni un prince,
ni une princesse,
encore moins une reine ou un roi,
pas une femme ni un homme d’exception,
pas une super-héroïne,
pas un surhomme,
pas extra-ordinaire,
pas l’employé du mois, ni même de l’année,
citoyenne lambda,
commun des mortels. […]

Sans se croire maître et possesseur de l’Autre, je ne suis pas tout.
Sans se sentir perpétuellement menacé d’effacement, je ne suis pas rien.
Sans déroger à sa responsabilité à l’égard de soi et des autres, je suis vous et vous êtes moi.
Liés donc libres.
Banalement humains, ordinairement humains. […]

Nous serons ici et maintenant la poétique de l’Ordinaire.


Un beau plaidoyer pour l’avènement du niveau d’existence VERT.


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Source : Tania de Montaigne. Un violent désir de chaleur humaine. Paris (France), Grasset, 2026.
Crédit image : Terimakasih0, « Student, Smartphone, Bullying », Pixabay, licence Pixabay.

IArt génératif

Portrait d’Edmond de Belamy« Je suis choqué, confus, consterné », a déclaré le critique d’art Jerry Saltz quand le tableau Portrait d’Edmond de Belamy a été mis aux enchères le 25 octobre 2018 chez Christie’s, le leader mondial du marché de l’art, et acquis pour 432 500 $. Ce n’était pas la qualité du tableau qui était perturbante mais le fait que cette toile était la première œuvre produite avec un logiciel d’intelligence artificielle★a à être présentée dans une salle des ventes. C’était l’effondrement d’un mythe propre au vMème ORANGE, celui d’un art exclusivement issu de l’expérience mentale et émotionnelle d’un individu★b. Dans son dernier ouvrage, dont cet article est une recension, le philosophe Jim Gabaret en déconstruit les éléments.


De l’art classique à l’IArt génératif


Dans l’art classique, un artiste, parfois secondé par les membres de son atelier, traduit une émotion humaine sur un support physique en fonction de contraintes matérielles.


Dans les années 1950-2010, apparaît l’art numérique dans lequel un artiste-algorithmicien-programmeur génère des pixels à partir d’un code sur lequel il a un contrôle total ; l’ordinateur n’est qu’un pinceau sophistiqué.


Puis vient à partir de 2014, l’IArt génératif dans lequel l’artiste-prompteur collabore avec un agent capable d’induction et navigue avec lui dans un espace latent :

  1. L’artiste énonce une invite de texte (prompt) ;
  2. Afin de construire une réponse personnalisée, l’IA évalue l’atmosphère intentionnelle en récupérant les non-dits, le ton et l’historique des requêtes ;
  3. L’IA construit alors l’image ; elle ne fait pas de copier-coller d’images existantes mais débute avec un chaos de pixels aléatoires ; entraînée sur des milliards d’images, elle possède une intuition statistique qui lui permet de proposer une image en prédisant l’agencement le plus probable des pixels selon le prompt ; le résultat est une création stochastique inédite, une cristallisation mathématique d’un concept, jamais dessinée auparavant ;
  4. Comme l’IA ne répond que très rarement avec exactitude, ses maladresses ou ses hallucinations forcent l’artiste à redéfinir son propre désir. Il reformule alors son invite ou en émet une nouvelle, et le processus recommence jusqu’à ce que l’artiste soit satisfait du résultat.

Théâtre d’opéra spatial
Théâtre d’opéra spatial a été créée par l’IA générative Midjourney sur des invites de texte de Jason Michael Allen. Elle a remporté le concours des beaux-arts de la Colorado State Fair le 5 septembre 2022 alors que les juges ne savaient pas que l’image était la création d’une IA. Ils ont confié par la suite qu’ils lui auraient décerné le premier prix même s’ils l’avaient su. La création de l’image a nécessité 624 itérations dans la boucle créative.


Le problème de l’intentionnalité


Faire de l’art impliquerait une intentionnalité vécue à la première personne rendue possible par une conscience, un libre arbitre, et un désir né d’un manque (la finitude, la mort). L’IA est alors perçue comme un mécanisme inerte, un outil aveugle.


C’est d’abord oublier que l’être humain est aussi très largement programmé par des :

  • Codes génétiques ;
  • Instincts biologiques ;
  • Déterminismes sociaux ;
  • Règles culturelles intériorisées.
  • Règles familiales intériorisées.

Quant au libre arbitre, son existence est loin d’être avérée.


Penser que l’art est le résultat d’une intention purement libre est donc une illusion ; il est simplement le fruit d’une directionnalité complexe. Voici son déroulement dans le cas de l’IArt génératif :

  1. Intentionnalité fondamentale : les concepteurs de l’IA orientent l’existence même de la machine ;
  2. Intentionnalité seconde : les créations humaines qui ont servi à l’apprentissage de l’IA lui fournissent nos propres principes de visée intentionnelle ;
  3. Intentionnalité extérieure : l’humain qui lance l’invite de texte injecte sa propre directionnalité dans le système ;
  4. Intentionnalité dialogique : dans la boucle créative que nous avons détaillée précédemment, il y a une itération constante où l’IA et l’émetteur du prompt s’adaptent à leurs limites respectives, et l’intentionnalité devient un sujet d’interlocution ;
  5. Intentionnalité finale : le public qui reçoit l’œuvre exerce souvent une « charité herméneutique » en cherchant et projetant du sens sur les productions de l’IA comme s’il s’agissait de signes intentionnels.

Kokelicot
Kokelicot a été créée par ChatGPT sur une invite de texte de Julien Guénard. La qualité obtenue est d’autant plus étonnante qu’il n’y a eu aucune itération : « Cette image de peinture abstraite contemporaine, sur le thème du “champ de coquelicots”, est le résultat d’un prompt dans ChatGPT. En quelques minutes, l’intelligence artificielle a généré une série d’images. Il a fallu trois générations pour arriver à une version qui me semble vraiment intéressante. Les deux premières étaient loin d’être inintéressantes : la toute première image aurait d’ailleurs très bien pu convenir. » Cette première image est présentée ci-dessus, et la version retenue est visible sur le site de Julien Guénard.


Le problème du corps


Pour de nombreux philosophes, la création exige un corps, un ancrage charnel dans le monde qui permet d’en révéler la profondeur par la subjectivité et l’affect. L’IA est vue comme un pur esprit cartésien aveugle.


C’est dans la réponse à cette critique de l’IA que le travail de Jim Gabaret est le plus original et le plus ambitieux : les intelligences artificielles ne seraient pas de simples outils désincarnés, mais posséderaient une forme d’ingenium — un génie propre — ainsi qu’une corporéité sui generis.


Le point de départ est une mise en parallèle entre le corps humain et l’architecture des IA. Nos organes filtrent le bruit informationnel du monde pour n’en retenir que ce qui est pertinent à l’action et à la survie. Les systèmes d’IA opèrent de manière analogue : nourries d’images et de textes, elles trient, hiérarchisent et organisent l’information. Les réseaux antagonistes génératifs reproduisent même une forme de division du travail organique, en articulant mémoire, production et autocritique.


Le concept philosophique d’énaction affirme que l’intelligence ne serait pas programmée a priori, mais émergerait de l’interaction entre l’agent et son environnement. Chez l’humain, cela signifie que la pratique sensible du milieu serait la source première de la cognition, bien avant les représentations mentales abstraites. Gabaret transpose ce concept au fonctionnement technique de la machine. Il suggère que les interactions entre un dispositif algorithmique (le programme de création) et le logiciel système (l’environnement informatique hôte) relèvent d’un rapport énactif. L’IA ne se contente pas d’exécuter un code mais doit s’adapter aux contraintes « corporelles » du système, comme les limites de mémoire ou la vitesse de traitement. De cette adaptation peuvent surgir des éléments inattendus ou des erreurs (des « ratés ») que l’auteur compare à une forme d’indétermination créative.


Jim Gabaret propose de distinguer trois modalités de corps propres à l’IA :

  1. Le corporel désigne l’IA dotée d’une enveloppe physique — caméras, membres robotiques, capteurs — formant une entité sensorimotrice capable de percevoir et d’agir dans le monde. Les robots de Boston Dynamics, l’humanoïde AGI Robot d’OpenAI, ou la gynoïde Ai-Da en sont des illustrations concrètes : ils comprennent les déictiques situationnels★c, saisissent des implicites contextuels, et habitent un ici et maintenant.
Ai-Da devant son autoportrait
Ai-Da devant son autoportrait
  1. Le corpus désigne le corps immatériel constitué par la somme des productions humaines — textes, œuvres, traces numériques — dont l’IA s’imprègne comme d’autant de corps d’emprunt. À l’instar d’une culture humaine qui teinte les représentations de ceux qui y baignent, les données d’entraînement confèrent à l’IA une référentialité intrinsèque et une forme de mémoire collective.
  2. Le corps statistique renvoie aux règles implicites que l’IA induit à partir de ses entraînements, sans jamais les expliciter entièrement. Ce fonctionnement par prototypes probabilistes rappelle les travaux de la psychologue Eleanor Rosch sur la cognition humaine : nous ne classifions pas le monde à partir de définitions logiques rigides, mais à partir de ressemblances de famille et d’images typiques. L’IA procède de même et génère une agentivité propre : l’acte statistique.

Gabaret répond à l’objection classique selon laquelle l’IA ne ferait qu’imiter, sans comprendre en opposant à cette critique la philosophie du corps de Merleau-Ponty, pour qui le corps humain est lui-même en grande partie immatériel : le membre fantôme, la canne de l’aveugle, la maison natale comme extension de soi en témoignent. Si le corps humain déborde la biologie, rien ne s’oppose phénoménologiquement à ce qu’une entité numérique possède le sien.


De même, l’argument selon lequel l’IA ne serait que calcul froid est nuancé : à l’instar du système 1 de Kahneman, le traitement rapide, intuitif, approximatif qui précède la lente réflexion logique du système 2, les IA disposent de raccourcis heuristiques et de prototypes préformés qui orientent leurs générations sans repartir de zéro à chaque requête.


Vers un partenariat artistique


L’intelligence artificielle ne marque pas la fin du privilège anthropologique de la création ; elle en déplace les frontières. L’IA n’est pas un simple outil, mais un « compagnon non-humain » dans notre imaginaire, une présence qui, selon les termes de Baptiste Morizot, impose une nouvelle « diplomatie entre espèces » créatives : la question n’est plus de savoir si l’IA peut créer, mais quelle culture nous choisirons de bâtir avec la machine qui crée★d. Le défi futur pour les conservateurs et les artistes sera d’utiliser ce partenariat pour déceler des vérités que l’humain seul, enfermé dans sa finitude biologique, ne pourrait percevoir. Ce faisant nous n’abdiquons pas notre humanité mais l’étendons vers une co-évolution où l’IA devient le miroir dynamique de notre propre capacité à rêver le monde.


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★a – Le Portrait d’Edmond de Belamy a été élaboré par les français Hugo Caselles-Dupré, Pierre Fautrel et Gauthier Vernier regroupé dans le collectif Obvious. Ils ont utilisé un logiciel et des équations publiés en open source par Robbie Barrat, sans le créditer ; le programme de Robbie Barrat s’appuyait sur une technique d’intelligence artificielle appelée les réseaux antagonistes génératifs, une classe d’algorithmes d’apprentissage non supervisé et créée par Ian Goodfellow et ses collègues. Même si des experts estiment que 90 % du travail est dû à Barrat et que celui-ci avait publié des tableaux de même style un an auparavant, les membres d’Obvious prétendent avoir eu une démarche artistique : « Même si l’algorithme crée l’image […], les gens qui ont décidé de faire ce sujet, c’est nous. Ceux qui ont décidé d’imprimer sur de la toile, de la signer d’une formule mathématique, de mettre un cadre en or, c’est nous. » Il me semble que trouver leur positionnement sur la spirale dynamique ne devrait pas être trop difficile… Allez, je vous donne un indice : Caselles-Dupré est mathématicien de formation alors que Fautrel et Vernier sortent d’une école de commerce. []
★b – Vous pouvez lire à ce sujet les billets « Éclosion de ORANGE » et « Lucas Cranach l’Ancien ». Il y a aussi des contre-exemples qui vous font aimer l’IA : « L’art du baiser » et la discussion qui a suivi. []
★c – En linguistique, on appelle déictiques des termes qui ne prennent leur sens qu’en relation avec la situation d’énonciation dans laquelle ils sont employés. Ils s’ordonnent par rapport aux partenaires de la communication, au lieu de l’énonciation et aux objets présents, au moment de l’énonciation. C’est grâce à eux que l’on identifie les acteurs et les données de la situation de communication. Par exemple, des pronoms comme « je » ou « tu », des adverbes de lieu ou de temps comme « ici », « maintenant », « aujourd’hui », ou des déterminants des pronoms possessifs comme « mon », « le(s) mien(s) », « ton », « le(s) tien(s) » sont des déictiques. []
★d – Une IA créant sans aucun prompt humain est concevable à l’avenir en tant qu’artiste à part entière mais elle resterait dépendante d’un public humain pour que ses productions acquièrent un plein sens artistique, car c’est le spectateur qui engage l’activité interprétative finale. C’est du moins le point de vue de Jim Gabaret mais ne peut-on pas imaginer un futur où une IA créerait un IArt à destination d’autres IA ? []
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Source : Jim Gabaret. L’Art des IA. Paris (France), PUF, 2025.
Crédit image 1 : « Portrait d’Edmond de Belamy », Wikimedia Commons, domaine public.
Crédit image 2 : Midjourney et prompt par Jason Michael Allen, « Théâtre d’Opéra Spatial », Wikimedia Commons, domaine public.
Crédit image 3 : ChatGPT sur un prompt de Julien Guénard, « Intelligence artificielle et peinture abstraite contemporaine – Kokelicot », Julien Guénard Peinture Abstraite, 14 janvier 2025.
Crédit image 4 : Leemurz, « Ai-Da with self-portrait », Wikimedia Commons, Licence CC BY‑SA 4.0.

Une question de niveau

Tisserin du Cap dans son nidTraités, directives sur le climat, COP, accords divers, les outils juridiques en faveur de l’écologie sont légion mais, de toute évidence, ils sont inefficaces. Le philosophe Baptiste Morizot et le juriste Laurent Neyret en ont cherché la raison.


La plupart des lecteurs de ce blog considèrent sans doute qu’il n’y a aucune injustice quand le droit français nous interdit de rosser le malotru qui nous a fait une queue de poisson. C’est pourtant une atteinte à notre liberté, une valeur cardinale. Nous acceptons néanmoins qu’elle soit restreinte au nom d’une autre valeur cardinale, la dignité humaine. Plus généralement, « la formule est simple : on ne peut porter atteinte à une valeur qu’au nom d’une autre valeur. » Quand on veut interdire le glyphosate, on utilise un règlement administratif pour s’opposer à la valeur cardinale qu’est la liberté. C’est un peu léger : « Quand un juge statue sur un “objectif administratif de réduction des émissions”, il pèse des intérêts asymétriques. Quand il statue sur une “atteinte à une valeur cardinale”, il trace une frontière. Les valeurs cardinales ne se négocient pas : elles s’imposent. »


« Nous tentons de restreindre des libertés au nom de quelque chose que nous n’avons pas consacré. Nous demandons un changement total de mode de vie – pour “se mettre aux normes environnementales”. Or une règle viscérale gouverne le sentiment d’injustice chez le primate moral et sensible que nous sommes : une société qui n’a pas nommé ce à quoi elle tient ne peut pas demander de sacrifices en son nom. »


Notre histoire récente montre l’adoption de nouvelles valeurs cardinales. Ce furent la liberté au XVIIIe siècle, l’égalité au XIXe et la dignité au XXe. Alors quelle nouvelle valeur cardinale pour le XXIe siècle ?


Il y a plusieurs possibilités que les auteurs ne considèrent pas comme optimales : « environnement », « biodiversité », « nature », etc. Ils proposent « habitabilité » dont ils donnent cette définition en pleine concordance avec le vMème JAUNE : « Propriété de tout milieu à toute échelle spatiotemporelle dans lequel les conditions d’existence et de développement de chacune des formes de vie sont produites par l’activité interdépendante de la diversité de la vie. » Les humains ne sont pas les constructeurs de l’habitabilité, ils en sont « d’abord les bénéficiaires, et ensuite seulement les coproducteurs. » L’habitabilité est une obligation relationnelle : « Quelque chose est dû à la vie du seul fait qu’elle est la vie. »


Comme pour les précédentes, l’adoption juridique de cette nouvelle valeur cardinale est une condition nécessaire pour un réel progrès écologique. Elle n’est évidemment pas suffisante. L’adoption juridique des droits de l’Homme n’a hélas pas arrêté les violences, voire les génocides. Cependant, si « une valeur protégée ne supprime pas le mal, elle supprime la tranquillité du mal. La possibilité de faire le mal en paix. Elle retire au crime sa banalité. Elle rééquipe la conscience collective. Et c’est alors qu’une société peut réellement se défendre. Car nul ne peut combattre efficacement ce qu’il ne reconnaît pas encore comme un crime. »


Lutter pour obtenir l’adoption juridique de l’habitabilité comme valeur cardinale « ne se substitue pas aux autres voies de transformation, mais elle leur confère ce qui leur manque et sans quoi elles restent orphelines : une force normative commune et une cohérence d’ensemble. »


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Source : Baptiste Morizot & Laurent Neyret. Liberté, dignité, habitabilité. Paris (France), Gallimard, 2026.
Crédit image : Derek Keats, « Cape Weaver, Ploceus capensis at Walter Sisulu National Botanical Garden », Flickr.com, licence CC BY 2.0.

Cause ou effet ?

Caricature de Donald Trump en rougeC’est un euphémisme de dire qu’une large partie du monde regarde avec inquiétude le comportement des États-Unis sous la présidence de Donald Trump. Nous nous en sommes récemment fait l’écho à propos des attaques menées contre l’Iran.


La personnalité de Donald Trump est particulière. Elle a subi lors de son enfance l’influence de son père qui lui serinait « tu es un tueur », puis celle de Roy Marcus Cohn qui fut son avocat et lui a donné une stratégie pour le devenir : ne jamais s’excuser ; répondre à chaque critique par une accusation plus violente ; utiliser les institutions judiciaires pour intimider et épuiser financièrement les adversaires ; manipuler les médias car la perception qu’a le public de la situation importe plus que la réalité des faits ; attiser les peurs pour attaquer et pour se défendre ; exiger de son entourage une loyauté absolue et punir immédiatement tout ce qui est perçu comme une déloyauté. Guère surprenant que Cohn ait été radié du barreau pour conduite non éthique…


Certes The Donald, comme l'appelait Ivana sa première épouse, est un dangereux olibrius mais il ne faut pas oublier qu’il a été non seulement élu mais même réélu★a. Cela signifie qu’environ une moitié des citoyens ayant voté ont considéré qu’il faisait un dirigeant tout-à-fait acceptable, et ce même après l’avoir vu à l’œuvre pendant 4 ans et même en ayant connaissance de son rôle dans l’assaut du Capitole des États-Unis qui est considéré comme une tentative de coup d’État.


Thom Hartmann en déduit que Donald Trump n’est pas la cause des maux de la démocratie américaine, mais qu’il est le symptôme d’un écosystème corrompu qui s’est développé dans l’ombre pendant des décennies. Il soutient que Trump n’a pas « détourné » le système, mais qu’il l’a « révélé » en tirant le rideau sur une érosion institutionnelle profonde dont les éléments principaux sont :

  • La transformation du Parti Républicain qui, depuis l’époque de Nixon et Reagan, a progressivement abandonné ses principes pour se concentrer sur la manipulation du ressentiment racial et la défense des intérêts des plus riches ;
  • La capture du pouvoir par les ploutocrates, conséquence directe de décisions de la Cour suprême qui ont permis aux milliardaires d’acheter une influence politique illimitée ;
  • Un paysage médiatique axé sur le spectacle et qui privilégie l’audience et l’outrage sur la vérité factuelle.

Dès lors, Trump n’est pas une anomalie. Il est le résultat d’un processus méthodique où la démocratie a été vidée de sa substance.


Ce qui se passe aux États-Unis arrive bien souvent chez nous quelques années plus tard et les trois indicateurs mentionnés ci-dessus ne sont étrangers à nos sociétés… Tom Hartmann estime qu’il y a 7 stratégies éprouvées pour prévenir une dérive autoritaire★b et s’y opposer :

  1. S’unir en mettant de côté les désaccords politiques, ethniques et sociaux habituels afin de préserver le système qui rend ces débats possibles ;
  2. Protéger les écosystèmes d’information notamment en soutenant le journalisme local indépendant, en formant à la compréhension et la critique des médias, en créant des organisations de vérification des faits transpartisanes et en exigeant la transparence des algorithmes des réseaux sociaux ;
  3. Défendre et réformer les institutions démocratiques en protégeant le droit de vote, en renforçant les mesures de lutte contre la corruption et en rééquilibrant les pouvoirs ;
  4. Pratiquer la non-violence stratégique en montant des actions directes qui imposent des coûts réels au régime★c ;
  5. Construire à l’échelle locale des structures de pouvoir alternatives qui répondent à des besoins concrets immédiats et qui préfigurent la société démocratique souhaitée ;
  6. Créer des liens de solidarité avec les mouvements démocratiques du monde entier et apprendre des stratégies qui ont réussi ailleurs ;
  7. Se préparer à une lutte de longue haleine en bâtissant une infrastructure d’organisation durable, en célébrant les petites victoires pour maintenir le moral et en cultivant l’espoir comme une discipline quotidienne.

Hartmann affirme que « l’autoritarisme n’est pas notre destin » ; c’est un choix que les citoyens peuvent rejeter par une action collective et stratégique.


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★a – Thom Hartmann soutient que l’élection de 2024 a été déterminée par une suppression systémique des électeurs — environ 2,3 % d’entre eux, ce qui aurait été suffisant pour inverser les résultats dans les États clés — plutôt que par un choix démocratique pur. []
★b – Pour mémoire, à la fin de l’année 2025 : le monde compte 92 autocraties et 87 démocraties ; 74 % de l’humanité vit sous une forme d’autocratie et 7 % dans une démocratie libérale, plus bas niveau depuis un demi-siècle. (Source : Nord, Marina, David Altman, Tiago Fernandes, Ana Good God & Staffan I. Lindberg « Democracy Report 2026: Unraveling The Democratic Era? », V-Dem Institute – University of Gothenburg, mars 2026.) []
★c – L’efficacité des actions non violentes a été contestée : cf. l’article « L’égalité à quel prix ? » et la discussion qui a suivi. []
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Source : Thom Hartmann. The Last American President: A Broken Man, a Corrupt Party, and a World on the Brink. Oakland (Californie), Berrett-Koehler Publishers, 2025.
Crédit image : Gordon Dylan Johnson, « Donald Trump Portrait 3 Surreal 7 », Openclipart, domaine public.

Premiers pas dans la bibliothèque de Fred

Fragment du tableau « Le Bibliothécaire » peint par Giuseppe Arcimboldo vers 1566Si l’intelligence artificielle sous la forme des LLM occupe le devant de la scène, un autre aspect du changement anthropologique considérable que nous sommes en train de vivre est plus discret pour le grand public mais tout aussi important et lourd de conséquences. Il y a quelques années encore, la biologie était une science descriptive. La convergence entre l’IA et la synthèse génomique la transforme peu à peu en une discipline d’ingénierie prédictive. Dans On the Future of Species qui vient de paraître, Adrian Woolfson fait le point sur l’état actuel de ce domaine émergent qu’est la « biologie générative » et qui marque un tournant historique pour l’humanité.


Du décodage du génome à son écriture


La biologie est fondamentalement une science de l’information. Le génome n’est pas seulement une structure chimique, mais un texte numérique écrit dans un alphabet de quatre lettres (A, T, C, G).


Rappelons quelques étapes importantes de notre compréhension du génome :

  • 1869 : Friedrich Miescher découvre l’ADN qu’il nomme « nucléine » et identifie ainsi la substance chimique de l’hérédité.
  • 1953 : Francis Crick, James Watson et Rosalind Franklin décrivent la structure en double hélice de l’ADN et révèlent comment l’information est stockée et répliquée.
  • 1970 : Har Gobind Khorana réalise la première synthèse chimique d’un gène artificiel et établit la possibilité d’écrire du code biologique.
  • 1975 : Fred Sanger invente la méthode de séquençage « dideoxy » qui permet pour la première fois de lire le texte complet d’un gène entier.
  • 2010 : Emmanuelle Charpentier et Jennifer Doudna créent l’outil d'édition génétique CRISPR-Cas9 qui par sa rapidité et son accessibilité révolutionne le génie génétique.
  • 2010 : J. Craig Venter construit le premier organisme synthétique ce qui prouve qu’un génome synthétique peut faire fonctionner une cellule.
  • 2016 : David Evans, Ryan Noyce et Seth Lederman ont synthétisé en partant de zéro le virus de la variole équine qui n’existait plus dans la nature ; ce virus synthétique de 212 000 nucléotides de long est pleinement fonctionnel, capable d’infecter des cellules et de se répliquer.

Parallèlement aux progrès scientifiques et technologiques, les coûts et les temps nécessaires s’effondrent : le projet de séquençage du génome humain a duré environ 13 ans, de 1990 à 2003, pour un budget généralement estimé à environ 2,7 à 3 milliards de dollars américains ; la synthèse du virus de la variole équine a pris six mois et coûté 100 000 dollars.


Le code spaghetti de l’évolution


Les informaticiens appellent « code spaghetti » un code enchevêtré, avec des interdépendances complexes et des empilages de correctifs improvisés. Un tel code devient de plus en plus difficile à modifier et à faire évoluer sans provoquer des effets imprévus. Il en est de même des systèmes biologiques. L’évolution ajoute de nouveaux éléments à des structures préexistantes ou recycle d’anciens mécanismes. Donnons-en deux exemples.


Chez la girafe, le nerf laryngé récurrent gauche, qui contrôle la production de sons dans le larynx, descend dans la poitrine, passe sous l’aorte, puis remonte vers le larynx, ce qui représente un trajet absurde d’environ 4,5 mètres, alors qu’un chemin direct de la base du crâne au larynx ne nécessiterait qu’une trentaine de centimètres. Cette anomalie est un héritage de nos ancêtres semblables aux poissons, chez qui le chemin était court et direct ; l’évolution a simplement étiré ce nerf existant à mesure que le cou s’allongeait et que le cœur descendait, car la nature ne peut pas réécrire ses plans à partir de zéro. En étant contrainte à modifier l’existant, l’évolution accumule une complexité inutile qu’Adrian Woolfson appelle la dette technique.


La colonne vertébrale humaine est décrite comme un « désastre de conception » mécanique. Elle était adaptée à nos ancêtres quadrupèdes vivant dans les arbres, mais pas à la marche sur deux jambes. Pour permettre la bipédie, l’évolution a modifié l’angle entre le fémur et la hanche et forcé la colonne à acquérir une courbe vers l’intérieur, un processus comparé par l’anatomiste Bruce Latimer à l’empilement précaire de 26 tasses et soucoupes sur lesquelles on ferait tenir une tête en équilibre. La bipédie nécessite un bassin étroit, mais l’accouchement de bébés dotés de gros cerveaux exige un bassin large. Le compromis résultant est cette colonne en forme de « S » à qui nous devons des hernies discales, des fractures vertébrales et des complications obstétricales.


Ces exemples montrent que la sélection naturelle ne peut pas faire autrement que créer des solutions « assez bonnes » pour la survie plutôt que des conceptions optimales ou élégantes.


La bibliothèque de Fred


Inspiré par La Bibliothèque de Babel, une nouvelle de Jorge Luis Borges, Adrian Woolfson imagine la métaphore de la bibliothèque de Fred, du nom de Fred Sanger mentionné plus haut et qu’il considère être celui qui a ouvert les portes de cette bibliothèque. La bibliothèque contient la collection complète de tous les génomes possibles, de toutes les longueurs envisageables ou, formulé autrement, les plans génétiques de toutes les espèces ayant existé, mais aussi de toutes les espèces hypothétiques comme les dragons ou les humains ne pouvant pas développer de cancer.


Par sa nature même, la sélection naturelle n’a exploré que les « rayonnages » adjacents aux espèces existantes.


L’émergence de l’Intelligence Biologique Artificielle


L’IA joue un rôle crucial dans le décodage de la grammaire du vivant en agissant comme un instrument capable de révéler les règles complexes par lesquelles les séquences génétiques spécifient les structures et les fonctions des organismes. Voici comment elle intervient :

  1. Identification de schémas dans des données massives : la biologie est devenue une science de l’information où les jeux de données sont trop vastes pour être analysés par l’esprit humain. L’IA, particulièrement à travers l’apprentissage profond (deep learning), est capable d’identifier des motifs et des relations cachées au sein de ces données que les biologistes ne pourraient pas détecter seuls.
  2. Traitement du génome comme un langage (modèles LLM) : l’IA traite l’ADN comme un texte composé d’un alphabet chimique de quatre lettres (A, T, C, G). Déjà des modèles comme Evo 2 utilisent des architectures similaires à celles de ChatGPT pour apprendre les propriétés statistiques de l’ADN. Ces modèles peuvent prédire le nucléotide suivant dans une séquence ou effectuer une « autocomplétion génomique », permettant de concevoir des scripts génétiques qui n’ont jamais existé dans la nature.
  3. Décodage du repliement (3D) : la grammaire de la vie ne réside pas seulement dans la séquence linéaire, mais aussi dans la manière dont la matière biologique s’organise dans l’espace. Des programmes comme AlphaFold 2 ont fonctionnellement craqué le code de repliement des protéines, prédisant des structures 3D complexes à partir de séquences d’acides aminés avec une précision au niveau de l’atome. L’IA est utilisée pour cartographier les milliers de boucles que forme l’ADN à l’intérieur du noyau. Ces boucles définissent un « code de boucle » qui est un élément clé de la grammaire régulatrice du génome.
  4. Intelligence Biologique Artificielle (IBA) : l’objectif ultime est que l’IA ne se contente plus de lire le code, mais devient capable de prédire la nature d’un organisme à partir de sa seule séquence génomique et de définir la composition nécessaire d’un génome pour réaliser des résultats biologiques spécifiques, comme la création d’espèces synthétiques ou de thérapies cellulaires sur mesure.

En résumé, l’IA permet de transformer le génome d’un « code spaghetti » alambiqué par l’évolution en un système programmable (« refactorisation génomique ») et de naviguer dans les zones inexplorées de la bibliothèque de Fred pour créer des espèces qui n’ont jamais existé. Si l’humanité est observatrice de la vie, la symbiose humanité-IA en devient auteur. Adrian Woolfson désigne le processus délibéré et prédictif de génération d’espèces artificielles par le terme d’« artiévolution », une évolution artificielle intentionnelle qui utilise l’Intelligence Artificielle Biologique pour concevoir délibérément de nouvelles espèces, pour s’affranchir des contraintes de l’ascendance et de l’histoire biologique et pour transcender l’imagination de la nature.


Certains de nos lecteurs pensent peut-être que les points précédents relèvent de la science-fiction ou à la rigueur d’une prospective à long terme. Ce n’est pas le cas et cela ne date pas d’hier.


Entre 2002 et 2005, Drew Endy, biologiste synthétique à Stanford, a modélisé le virus T7, une entité biologique simple infectant les bactéries, dont le génome contient environ 40 000 nucléotides et 57 gènes. Il a découvert que la conception naturelle du T7 était incroyablement complexe et entremêlée, certains gènes se chevauchant (overlapping genes), ce qui rendait toute modification difficile sans affecter plusieurs fonctions à la fois. Il a alors restructuré le virus en remplaçant 11 515 nucléotides du génome naturel par 12 179 nucléotides synthétiques. Le résultat de ce travail a été la création du virus synthétique T7.1, fonctionnel et capable de se reproduire, même s’il était moins robuste et avait un développement plus lent que T7. C’est la première réussite de la biologie générative moderne.


Le 10 mai 2016 à Harvard, a été lancée l’initiative Human Genome Project-Write (HGP-write) avec l’ambition de synthétiser chimiquement un génome humain complet. L’objectif fondamental est de transformer la biologie en une science de l’information numérique où la vie devient littéralement programmable. Sur cette voie les chercheurs espéraient :

  1. Comprendre le rôle des régions non-codantes de l’ADN qui régulent l’activité des gènes et sont souvent impliquées dans les maladies ;
  2. Redéfinir le « système d’exploitation humain » pour le rendre plus prévisible et moins complexe ;
  3. Créer des néochromosomes.

L’opposition qu’a déclenchée le caractère secret du projet, son coût et des difficultés technologiques ont conduit à l’interruption des recherches.


Cependant, en 2025, le projet a redémarré sous le nom de Synthetic Human Genome (SynHG) au Royaume-Uni. Les organisateurs affirment que l’objectif est uniquement des recherches sur la santé (traitement des maladies polygéniques) et la longévité, qu’ils ne créeront jamais des êtres humains vivants sans parents biologiques à partir de génomes synthétiques, et qu’ils n’introduiront pas de génomes synthétiques dans les cellules germinales (spermatozoïdes et ovules) ; le simple énoncé de ces contraintes montre l’ambition réelle des recherches entreprises. En moins d’un an, des progrès notables ont été enregistrés notamment du fait de deux innovations majeures : BASIS, une plateforme bactérienne permettant l’assemblage rapide de millions de nucléotides et Sidewinder, une méthode révolutionnaire développée en 2025 qui permet d’assembler des fragments d’ADN de n’importe quelle complexité, sans être limité par les séquences répétitives.


Les enjeux éthiques, moraux et sociétaux


L’écriture de nouveaux génomes, propulsée par la convergence de l’Intelligence Biologique Artificielle (IBA) et de la synthèse génomique, soulève des enjeux sans précédent qui touchent à l’essence même de la vie et de l’identité humaine :

  1. Altération de la nature humaine et de l’autonomie : l’intervention profonde sur le génome modifiera, voire effacera, la « nature humaine » telle que nous la connaissons. Des caractéristiques essentielles comme l’autonomie humaine, la liberté individuelle, le sentiment de libre arbitre, la conscience, l’empathie ou la moralité pourraient être modifiées, sans compter d’autres aspects que nous ne comprenons pas encore pleinement.
  2. Terrorisme et guerre biologique : Des agents pathogènes synthétiques (comme une version recréée de la variole) ou des virus totalement nouveaux n’ayant aucun équivalent naturel pourraient être créés. Des régimes autoritaires pourraient chercher à manipuler les capacités cognitives des populations. La réduction des coûts et l’existence de synthétiseurs d’ADN « de bureau » rendent ces risques particulièrement importants.
  3. Justice distributive et équité sociale : l’accès aux « améliorations » ou aux traitements génomiques pourrait être réservé à une élite, exacerbant les inégalités sociales existantes.
  4. Risques écologiques et statut du vivant : les espèces synthétiques pourraient interagir de manière imprévisible avec les espèces naturelles, entraînant potentiellement des conséquences catastrophiques pour la biodiversité. Le statut des espèces synthétiques devra être défini.

Adrian Woolfson appelle à l’établissement d’un « Manifeste pour la vie » garantissant la justice et l’équité, la préservation de la diversité, la protection de l’autonomie. Le problème avec ce genre de cadre éthique est qu’il peut toujours y avoir des pays ou des groupes ne le respectant pas et en tirant des avantages amenant d’autres structures à suivre leur exemple.


Terminons cette recension avec quelques liens avec la spirale dynamique. Il est vraisemblable que les vMèmes BLEU et VERT s’opposeront de toutes leurs forces à cette évolution. Il me semble peu probable qu’ils y réussissent. En effet, tant qu’ils sont en développement, ces projets sont sous le radar du grand public qui n’en est ni informé ni impacté, et quand apparaîtront des conséquences visibles, il sera trop tard.


Nous avons donc le choix. L’artiévolution pourra se faire en ORANGE ou dans la deuxième boucle. Cette deuxième possibilité me semble donner de meilleures garanties éthiques…


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Source : Adrian Woolfson. On the Future of Species: Authoring Life by Means of Artificial Biological Intelligence. Londres (Royaume-Uni), Bloomsbury Publishing, 2026.
Crédit image : Diego Delso, « The Librarian, Giuseppe Arcimboldo, 1566, Oil on canvas, Skoklosters slott, Skokloster », Wikimedia Commons, domaine public.